L’héritage d’Even Pellerud dans le football féminin : de l’âge d’or de la Norvège à l’essor du Canada
Le technicien vétéran revient sur une carrière marquée par des titres européens et mondiaux avec la Norvège, un rôle majeur dans l’émergence du Canada, et une présence durant certaines des années les plus décisives du football féminin.
Le nom d’Even Pellerud figure parmi les plus grands du football féminin international. Peu d’entraîneurs peuvent présenter un palmarès comprenant un titre européen, une Coupe du monde, plusieurs finales majeures et une médaille olympique. Plus rares encore sont ceux qui peuvent affirmer avoir durablement façonné deux sélections nationales différentes.
Aujourd’hui, alors qu’il revient sur une longue carrière, le technicien norvégien a évoqué le chemin qui l’a mené d’une nomination inattendue à la fin des années 1980 jusqu’au sommet du football féminin avec la Norvège, avant un vaste chantier de reconstruction au Canada, puis un dernier passage sur la scène internationale dans son pays.
Des débuts inattendus dans le football féminin
Pellerud n’avait pas pour ambition initiale de devenir l’un des entraîneurs internationaux les plus marquants de ce sport. Après avoir mis un terme à sa carrière de joueur en 1986 et débuté comme entraîneur en club, il s’attendait à voir sa prochaine grande opportunité arriver dans le football masculin.
C’est pourtant la fédération norvégienne qui lui a proposé en 1989 le poste de sélectionneur de l’équipe nationale féminine.
Selon son propre récit, cette proposition l’a surpris. Il connaissait très peu le football féminin, mais la possibilité de bâtir quelque chose d’important l’a convaincu. Ce qui devait d’abord être une mission de courte durée s’est rapidement transformé en un cycle de sept ans qui a changé à la fois sa carrière et l’histoire de la Norvège.
Pellerud a hérité d’un groupe talentueux, avec plusieurs joueuses qui allaient devenir des figures emblématiques du football norvégien. Mais le talent ne suffisait pas. À cette époque, le football féminin international ne disposait pas encore de la structure, de l’exposition médiatique ni des informations tactiques que les entraîneurs modernes considèrent aujourd’hui comme acquises.
Il y avait peu d’images, peu d’analyse et pas vraiment de points de comparaison fiables avec les meilleures équipes du monde. La Norvège savait qu’elle pouvait dominer de nombreux adversaires en Europe, mais la hiérarchie mondiale restait encore floue.
Découvrir le niveau mondial à la dure
L’une des premières grandes leçons est arrivée lors d’un tournoi au Canada avant la première Coupe du monde féminine en 1991. Face aux États-Unis, Pellerud a pris la mesure du chemin qu’il restait à parcourir pour la Norvège. Les Américaines ont largement dominé son équipe, et cette défaite a entraîné des discussions internes difficiles.
Cette expérience a orienté la préparation norvégienne pour la Coupe du monde en Chine.
Au début du tournoi, le défi n’était pas seulement tactique. Il était aussi émotionnel et lié au contexte. Les joueuses norvégiennes étaient habituées à un environnement beaucoup plus discret chez elles, avant de se retrouver soudain face à des foules immenses, dans une compétition d’une ampleur et d’une mise en scène que peu d’entre elles avaient déjà connues.
Le match d’ouverture face au pays hôte, la Chine, s’est soldé par une lourde défaite 4-0. Pour une équipe peu habituée à perdre, le choc a été brutal. Pourtant, ce revers est aussi devenu un moment charnière.
Pellerud et son groupe ont rapidement réagi. La Norvège a battu la Nouvelle-Zélande et le Danemark en phase de groupes, puis éliminé l’Italie avant d’écraser la Suède en demi-finale. La finale s’est terminée dans la déception, les États-Unis s’adjugeant le titre, mais ce parcours a installé la Norvège parmi les grandes puissances mondiales.
Pour Pellerud, ce tournoi a aussi clarifié l’identité à construire pour la Norvège : une équipe extrêmement organisée, physiquement remarquable et mentalement solide. Si le contexte national ne permettait pas de proposer chaque semaine une opposition suffisante, la sélection devait compenser.
Construire une équipe championne en Norvège
La réponse apportée dans les années suivantes a été éclatante. La Norvège est devenue championne d’Europe en 1993, puis s’est présentée à la Coupe du monde féminine 1995 en Suède avec une équipe qui paraissait complète.
Ce tournoi reste l’un des accomplissements majeurs de la carrière de Pellerud.
La Norvège a survolé la phase de groupes avec une efficacité redoutable, inscrivant 17 buts sans en concéder un seul. Le Nigeria, l’Angleterre et le Canada ont tous cédé face à une équipe qui alliait structure, pressing, condition physique et très grande qualité individuelle.
Ensuite, la Norvège a battu le Danemark, pris le dessus sur les États-Unis, tenants du titre, puis dominé l’Allemagne en finale. Hege Riise a été désignée meilleure joueuse du tournoi, tandis qu’Ann Kristin Aarønes a terminé meilleure buteuse.
Pellerud a décrit cette Coupe du monde comme l’une de ces rares compétitions où tout semble s’aligner parfaitement. Les entraîneurs parlent souvent de confiance, mais il a laissé entendre que cette équipe norvégienne possédait quelque chose de plus fort encore : une certitude intérieure que personne ne pourrait l’arrêter.
Ce n’était pas toujours un football spectaculaire au sens esthétique du terme. Les plus grands succès de la Norvège en fin de tournoi reposaient davantage sur le pressing, la discipline et la maîtrise compétitive que sur le seul panache. Mais c’était efficace, implacable et digne d’un champion du monde.
Une médaille de bronze olympique a suivi en 1996, refermant le premier grand chapitre de son passage à la tête de la Norvège.
Un départ, puis un retour dans le football féminin avec le Canada
Après cette période, Pellerud a pris du recul, entraîné dans le football masculin et exploré d’autres opportunités. Mais le football féminin l’a rappelé lorsque le Canada a pris contact.
À ce moment-là, le Canada était encore loin de la nation installée au premier plan qu’il deviendrait plus tard. La sélection nationale avait beaucoup souffert lors des précédentes Coupes du monde, et le soccer cherchait encore sa place dans un pays où ce sport ne bénéficiait pas d’une large exposition grand public.
La mission de Pellerud consistait moins à peaufiner un prétendant déjà crédible qu’à construire un programme ambitieux pratiquement depuis la base.
Il a parcouru le pays pour évaluer les joueuses, identifier des leaders et tenter d’instaurer une culture de sélection capable de combler d’importants écarts d’expérience et d’infrastructures. La reconstruction a été rapide et a exigé des choix audacieux.
L’un des plus importants a été de reconnaître très tôt le potentiel de la jeune Christine Sinclair.
Pellerud a vite perçu assez d’éléments pour faire de Sinclair une pièce centrale de l’avenir canadien. Aux côtés de quelques autres cadres, elle est devenue l’un des piliers d’une base jeune qui allait transformer le niveau de l’équipe.
Les progrès sont venus par étapes. Le Canada a d’abord appris à rivaliser, puis à éviter les lourdes défaites, ensuite à obtenir des matches nuls, et enfin à gagner. Un cap important a été franchi lorsque l’équipe de Pellerud a battu les États-Unis en 2000, confirmant l’idée que le programme pouvait progresser plus vite que beaucoup ne l’imaginaient.
Les années du décollage canadien
Le timing a également joué en faveur du Canada. La première Coupe du monde féminine U20 de la FIFA en 2002, organisée au Canada, a offert à un groupe de jeunes joueuses une expérience précieuse des grands tournois un an avant la Coupe du monde senior.
Cette génération comptait plusieurs noms qui allaient devenir essentiels pour l’avenir du Canada. Leur parcours jusqu’à la finale U20 a renforcé les automatismes, affûté les habitudes de compétition et accéléré le développement au moment idéal.
Lors de la Coupe du monde féminine 2003, le Canada est ainsi apparu bien plus mûr que ne le laissait penser sa réputation internationale. L’équipe a franchi la phase de groupes pour la première fois avant de battre la Chine en quarts de finale.
Seul un effondrement en fin de match contre la Suède, en demi-finale, a privé le Canada d’une place en finale.
Malgré cela, le tournoi a marqué un véritable tournant. Pellerud avait pris un pays au pedigree limité dans le football féminin et l’avait propulsé dans le dernier carré mondial. Plus important encore, il avait contribué à poser les bases pour les générations suivantes.
Le cycle suivant s’est révélé plus compliqué. Les problèmes de financement, les blessures et la difficulté à entretenir l’élan ont compliqué la route du Canada vers la Coupe du monde 2007 et les Jeux olympiques 2008. Pellerud a ensuite reconnu que l’équipe avait peut-être été trop sollicitée physiquement et n’était pas arrivée à pleine capacité.
Après une nouvelle campagne olympique, il a estimé que le moment était venu de partir, convaincu que le groupe de joueuses qu’il avait contribué à façonner était prêt pour une nouvelle voix.
Un dernier chapitre international
Pellerud n’en avait pas terminé. Après un passage axé sur le développement avec Trinité-et-Tobago, il est revenu en Norvège pour un second mandat avant l’Euro 2013.
Cette fois, il a découvert un profil de joueuses très différent. Le niveau technique avait nettement progressé, et une nouvelle génération arrivait, avec notamment Ada Hegerberg et Caroline Graham Hansen.
Pellerud a évoqué avec une admiration particulière le talent de Graham Hansen, qu’il a décrite comme l’une des joueuses les plus naturellement douées qu’il ait jamais entraînées. L’effectif associait également jeunesse et expérience, et cet équilibre a permis un nouveau parcours en profondeur.
La Norvège a atteint la finale de l’Euro 2013, où l’Allemagne l’a battue 1-0 au terme d’un match tendu. Même dans la défaite, cette performance a rappelé la capacité de Pellerud à préparer ses équipes pour les grandes compétitions.
Sa dernière Coupe du monde est arrivée en 2015, symboliquement au Canada. La Norvège a fait match nul contre l’Allemagne en phase de groupes, mais les blessures ont réduit le potentiel de l’équipe. Une défaite 2-1 contre l’Angleterre en huitièmes de finale a mis fin à sa carrière d’entraîneur en tournoi international.
Il a expliqué plus tard avoir compris presque immédiatement que le moment d’arrêter était venu. Plutôt que de repartir pour un nouveau cycle, il a choisi de quitter le premier plan et a ensuite occupé une fonction technique au sein de la fédération norvégienne.
Un entraîneur qui a marqué des époques
Pellerud se décrit souvent comme un homme chanceux, mais cette modestie ne raconte qu’une partie de l’histoire. La réussite peut influer sur le timing, mais son parcours dit bien davantage.
Il a aidé la Norvège à devenir championne à un moment fondateur du football féminin. Il a ensuite guidé le Canada de l’ombre à la crédibilité internationale et offert l’élan initial à l’une des plus belles trajectoires de sélection dans ce sport. Enfin, il est revenu en Norvège et a atteint une nouvelle grande finale avec une autre génération.
Au fil de ces années, le football féminin a profondément changé. Les affluences ont augmenté, le niveau s’est élevé, le travail tactique s’est affiné et la formation des joueuses s’est accélérée. La carrière de Pellerud a traversé chacune de ces phases.
Son héritage ne se limite pas aux médailles, même si elles sont nombreuses. Il vit aussi à travers les joueuses auxquelles il a fait confiance, les programmes qu’il a bâtis et la preuve qu’un travail d’entraîneur réfléchi peut faire progresser une sélection nationale bien plus vite qu’on ne l’imagine.
Pour un sport qui continue encore d’écrire une grande partie de son histoire mondiale, la place de Pellerud dans ce récit est assurée.